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Foot français : french bashing à domicile – Blog Le Monde (Blog)

L’autodénigrement est, loin devant le football, le premier sport national en France. C’était quasiment le titre d’un article des Cahiers du football daté de février 1998, époque à laquelle le défaitisme avait été érigé en dogme, quelques semaines avant le plus grand triomphe du sport français. Nos experts patentés avaient alors misé sur la défaite, et ils comptaient bien décrocher le gros lot. Voilà, bien avant que le terme n’existe, un des échos lointains d’un french bashing presque plus en vogue dans notre pays qu’au sein de la rédaction de The Economist, et dont son football n’est pas le moindre à faire les frais. Il est en effet difficile de voir une quelconque nouveauté dans ce travers, versant bilieux du poulidorisme et du culte des défaites glorieuses, qui prend racine dans des complexes et une nostalgie qui doivent dater de la chute de l’empire napoléonien, mais aussi dans un certain nombre de malentendus.

Victoire des U20 à la Coupe du monde 2013 (photo FFF).

EFFACÉS DE LA CARTE ?

Concernant les clubs, la théorie du déclin du football français est une rengaine qui date de la fin des années 90, moment où les conséquences de l’arrêt Bosman et de la dérégulation du football européen ont commencé à se faire sentir. Elle s’est appuyée en partie sur le mythe et le faux problème du “pillage des centres de formation”. Un mythe, parce que “l’hémorragie” a été en réalité très limitée en nombre et qu’elle a pour une bonne part concerné des joueurs qui n’ont pas fait carrière au plus haut niveau. Un faux problème, parce que le modèle économique des clubs français repose aussi sur la vente des joueurs qu’ils ont formés, pour leur plus grand profit. Il serait plus judicieux de parler de perfusion.

Mais c’est surtout l’effacement de nos clubs sur la scène européenne qui a été interprété comme le principal symptôme du déclin. Il faut déjà considérer que cet effacement résulte avant tout de facteurs exogènes: l’industrie du football européen a évolué en avantageant une élite économique à laquelle nos clubs ne pouvaient prétendre, malgré les efforts de Jean-Michel Aulas pour se faire le zélote (puis le président) du G14, le lobby de cette oligarchie durant les années 2000. Par ailleurs, c’est aussi une période durant laquelle les deux clubs français qui possédaient le plus d’atouts, le Paris Saint-Germain et l’Olympique de Marseille, les ont consciencieusement gâchés en perdant l’occasion de monter dans le bon wagon. L’Olympique lyonnais a alors assuré une hégémonie remarquable, mais sans émulation durable.

LA PARENTHÈSE ENCHANTÉE DES ANNÉES 90

Surtout, cette perspective occulte un élément historique essentiel: les années 90 ont été une période de réussite exceptionnelle pour les clubs français, qui ne devrait absolument pas servir de référence. Divers facteurs s’étaient réunis à cette époque: la récolte des fruits d’une formation réformée, de belles générations de footballeurs et avant tout, des écarts économiques qui n’avaient pas de conséquences rédhibitoires sur le plan sportif. La deuxième place de la France à l’indice UEFA, occupée de 1993 à 1996, avait traduit cette parenthèse enchantée. Mais ce ne fut jamais qu’une parenthèse.

Car l’ordinaire du football français, conformément à ses ressources économiques et différents indices (comme la fréquentation des stades), mais aussi à son enracinement très relatif dans la culture nationale, c’est peu ou prou un cinquième rang dans la hiérarchie européenne. Les autres points les plus critiqués relèvent aussi d’une difficulté à accepter ce qui caractérise notre football: un défaut de spectacle que l’on fustige au travers de sa moyenne de buts par match et de sa culture défensive, une modestie que le clinquant des championnats les plus médiatisés souligne par contraste. L’exposition croissante de la Premier League, en particulier, depuis une quinzaine d’années, n’a fait que renforcer les complexes et verdir l’herbe d’ailleurs.

LE CHARME INGRAT DE LA LIGUE 1

Le mépris réside dans cette méprise: il ne faut pas prendre le championnat de France pour un autre, mais comprendre qu’on ne peut l’aimer qu’avec ses défauts, ses clubs un peu pouilleux, ses stades “en retard”, ses résultats fragiles, sa qualité de jeu souvent compromise par un excès de rigueur tactique… [1] Et arrêter de rester aveugle à ses charmes, de nier son histoire et son identité. La Ligue 1, c’est aussi la compétition où s’épanouissent de nombreuses futures stars du football européen – ce dont on ne daigne prendre conscience que lorsqu’ils la quittent, pour le déplorer. Un championnat qui fait progresser les jeunes joueurs et ménage aux footballeurs français une place que peut leur envier la Premier League, qui ne parvient plus à former des Anglais.

L’autre grand véhicule de l’autodénigrement, c’est évidemment une équipe de France en déclin depuis 2006, mais aussi qui cristallise une invraisemblable somme de détestations prenant leur source très à l’extérieur du football [2]. Mais si l’on s’en tient au sportif, il y a là aussi de l’amnésie dans cette incapacité à admettre que l’équipe de France puisse être une équipe moyenne: ses périodes de gloire ont été sporadiques (fin des années 50, milieu des années 80, tournant du siècle) et interrompues par de longues phases de disette, pour ne pas dire de médiocrité. Toutes les sélections ont subi cette logique de cycles et en ce qui concerne les Tricolores, ils ont participé à toutes les phases finales depuis 1996. Pour la prochaine Coupe du monde au Brésil, dans un groupe comprenant l’Espagne, l’objectif était le barrage et il est quasiment atteint – quelles que soient des frustrations exacerbées jusqu’à l’absurde.

PROCÈS À CHARGE

La liste est trop longue pour être abordée de façon exhaustive ici, mais on ajoutera le procès fait à la formation française. Encore louée il y a quelques années, modèle imité par l’Allemagne ou l’Espagne et envié en Angleterre, la voici devenue le symbole de notre décadence footballistique (aussi bien sur le plan sportif que sur celui, encore une fois, des “mentalités”). Pourtant, les Français, en ne comptant même pas les étrangers formés ou post-formés en France, représentent aujourd’hui le principal contingent (167 joueurs) de la Premier League, championnat le plus attractif économiquement [3]. On objecte souvent que l’on ne forme plus que des joueurs moyens… Mais les joueurs exceptionnels se forment-ils? Ce réquisitoire, mené notamment par Daniel Riolo dans son livre Racaille Football Club, souligne la panne de résultats des sélections de jeunes. Las, cet été, les U20 ont été sacrés champions du monde et les U19 n’ont échoué qu’en finale de l’Euro… [4]

Il ne s’agit évidemment pas de nier la crise – sportive, économique et d’image – que traverse le football français. Encore faut-il l’analyser sans verser dans les geignements et une autoflagellation stérile, en comprenant ce qu’il ne peut pas être et sans occulter ce qu’il recèle de positif. Sans grossir des signaux alarmants, mais dont il est difficile de tirer des conclusions définitives – comme les éliminations le l’Olympique lyonnais de la Ligue des champions et celles de Nice et Saint-Étienne de la Ligue Europa.

On trouvera beaucoup plus de motifs d’inquiétude dans les solutions que veulent imposer ceux qui veulent lui faire prendre un virage inégalitaire et élitiste (lire “La Ligue 1 sombre dans la fatalité“) qui tourne justement le dos à son identité et ses points forts, à l’image du président de la Ligue, Frédéric Thiriez, en tournée médiatique pour vendre ce projet désastreux – comme si le championnat à deux ou trois vitesses que promettent déjà les investissements somptuaires dans le PSG et l’AS Monaco n’y suffisaient pas.

[1] C’est en cela que le mépris institutionnel et médiatiques à l’encontre des supporters est d’une bêtise tragique, consistant à écarter et déconsidérer ceux qui sont le plus attachés au foot français (lire “Valérie Fourneyron imagine un ‘football durable’ sans les supporters“).
[2] En particulier dans la haine d’une certaine jeunesse qui ne respecterait plus les symboles de la nation Et qu’importe s’ils ne sont pour rien dans le fait que ces symboles aient été vidés de leur substance et de leur sens, voire franchement dévoyés.
[3] Voir l’infographie du Guardian.
[4] Les orientations de la formation à la française ont été révisés devant le constat que la préséance accordée aux qualités athlétiques allait à contresens de l’évolution du jeu.


Gros plan – Google Actualités

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