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Hollande et les intellos : La rupture – Marianne

L’objectif était simple : il fallait bouter Nicolas Sarkozy hors de l’Elysée. En mai 2012, effrayés à l’idée d’endurer un second quinquennat monté sur talonnettes, les cerveaux de notre pays sont donc entrés en ébullition. Les think tanks, Terra Nova en tête, se sont mis à produire de la note à la chaîne, quand d’autres intellectuels ont utilisé leur arme secrète : la signature au bas d’une tribune exaltée.

Le 5 mai, à la veille du second tour, 362 personnalités du monde des lettres, de l’université et du show-biz signaient un texte appelant à voter François Hollande, au nom d’un «pays uni par sa langue et ses valeurs, fondé dans l’histoire par l’esprit d’égalité et de justice, terre d’accueil à chaque génération». Se disant dégoûtés par l’«Etat entrepreneurial dont les credo sont la concurrence et la rentabilité», ils se sont décidés à suivre le sillage du capitaine de pédalo François Hollande.

Ce n’est pas tant qu’ils étaient emballés par les idées ou par le charisme proverbial de François Hollande. D’ailleurs, pour beaucoup, ce n’était pas leur premier choix. Le philosophe Vincent Cespedes aurait préféré Martine Aubry, qui avait «plus de couilles». L’anthropologue Françoise Héritier aurait elle aussi aimé contribuer à l’élection de la première présidente de France. Roland Gori, psychanalyste, avait pour sa part soutenu Arnaud Montebourg à la primaire socialiste. Mais tous, au même titre que le sociologue Eric Fassin, l’historien Benjamin Stora ou le politologue Jean-Yves Camus, ont fini par se rallier à l’ancien premier secrétaire du PS.

Finalement, pourquoi pas ? Après tout, le candidat socialiste avait averti la France et le monde entier de son intention d’en découdre avec un ennemi sans visage, «la finance», dans un discours prononcé au Bourget qui fit date. D’après Roland Gori, c’est là que la campagne a basculé et que tout le monde «s’est fait avoir» : «Au Bourget, il a invoqué le diable pour nous faire croire au caractère évangélique de sa parole politique. Il a dit ces mots-là, mais je ne crois pas qu’ils témoignent de sa pensée profonde, que je crois enlisée dans un réformisme européen.» La suite est connue : nuit de liesse place de la Bastille le 6 mai 2012, et puis, bien vite, trop vite, le soufflé retombe. Et les intellectuels disparaissent brutalement du champ.

Fin août 2013, à l’université d’été du PS à La Rochelle, plus l’ombre, ou presque, d’un mandarin. Envolés. Et, quand Marianne part en quête des signataires de la tribune des 362 pour recueillir leurs impressions sur l’homme qu’ils ont envoyé à l’Elysée, ils ne se bousculent pas pour donner leur sentiment. «Ça ne m’intéresse pas de répondre. J’ai voté Hollande, comme 18 millions de Français», affirme l’économiste Michel Aglietta. Dix-huit millions de Français qui n’ont pas signé le fameux texte, et dont les états d’âme sont régulièrement sondés par les instituts, mais peu importe, c’est non. La philosophe et sociologue Dominique Méda avait pour sa part «complètement oublié» avoir signé. Les intellectuels auraient-ils tous, à la manière du démographe et historien Emmanuel Todd, rapidement enterré leur enthousiasme de campagne pour François Hollande parmi d’autres erreurs de jeunesse ?

Le désarroi est immense

Pas tout à fait. Car, en dépit d’un manque d’enthousiasme généralisé, les intellos qui ont bien voulu nous répondre ont tous au moins une raison de se réjouir : le péril Sarkozy a été évité. «De ce point de vue, le retour à une vie politique “normale”, à un fonctionnement “normal” des institutions de la Ve République ne me laisse aucun regret, souligne l’essayiste Christian Salmon, qui voulait avant tout en finir avec le “régime” précédent. «J’entends par “régime Sarkozy” à la fois son sens politico-institutionnel – l’hyper présidentialisme et l’affaissement des contre-pouvoirs – mais aussi son sens plus philosophique, avec cette gouvernance par le récit et la maîtrise de l’agenda médiatique.»

Mais pour le reste, tout le reste… Les désillusions sont immenses, la critique est sans complaisance. «François Hollande ne se contente pas de droitiser la gauche, poursuit Salmon, il blanchit le discours néolibéral.» Même son de cloche chez Roland Gori, qui reconnaît toutefois que le pouvoir en place se montre «moins obscène et moins arrogant» : «Il suffit de voir Hortefeux, Guéant ou Morano à la télévision pour ne pas regretter d’avoir soutenu Hollande. L’air est plus pur même s’il n’est pas rouge, avant d’ajouter, pensif : il est d’un rose très pâle, c’est quand même un problème…» Nicolas Sarkozy a certes débarrassé le plancher, mais cela ne suffit pas à dissiper l’amertume des plus à gauche d’entre eux.

«On avait beau être averti que, lorsque la gauche arrive au pouvoir, elle change de discours, je ne pensais pas que cela irait aussi vite et aussi loin», tranche le sociologue Eric Fassin. Deux éléments ont conduit le normalien à se muer en pourfendeur insatiable du gouvernement socialiste : l’économie et l’immigration. Deux piliers sur lesquels Hollande aurait dû, selon lui, s’appuyer pour mettre en place une vraie politique de gauche : «La politique économique dénoncée par Hollande est en fait reconduite par Hollande, le traité dit “Merkozy” en est l’une des illustrations. Et la politique sur l’immigration portée par Valls ne rompt en rien avec celle de son prédécesseur.»

Hollande le pragmatique, le gestionnaire, ne serait finalement qu’un Sarkozy à visage humain. Ou un équilibriste. «C’est emblématique de sa manière de gouverner, juge Laurent Mucchielli, sociologue spécialisé dans les questions de sécurité. Mais, à force de synthèse, on risque la reculade alors qu’on a besoin d’un président qui ne cède pas à la tentation d’aller dans le sens du vent. Par exemple, pourquoi n’a-t-il pas fait passer dès le début de son mandat des mesures phares telles que le non-cumul des mandats ou le droit de vote des étrangers résidant en France ? Il faut parfois savoir passer en force.»

Un président qui montre les muscles, c’est aussi ce qu’attendaient un grand nombre d’économistes qui avaient placé leurs espoirs dans le candidat de la gauche, le chantre des «75 %», le héraut, pensaient-ils, du «Grand Soir fiscal». En tête de la fronde, Thomas Piketty. Le cofondateur de l’Ecole d’économie de Paris livre son ressentiment en une phrase lapidaire : «Je n’étais pas très optimiste avant l’élection, mais, là, je trouve qu’on est en dessous des anticipations les plus basses. Il n’y a aucune vision, aucune ambition.» Une réponse qui résume toute la déception de l’auteur de Pour une révolution fiscale, un programme livré clés en main, aussitôt remisé au placard par le candidat devenu chef d’Etat.

On croyait que la fonction des intellectuels était de s’adresser aux puissants au nom du peuple, de se faire contre-pouvoir face à l’influence des experts et des technocrates. N’attend-on pas de ces «directeurs de conscience» qu’ils instillent dans le débat politique une vision au long cours ? Qu’ils s’affranchissent du «présentisme» théorisé par l’historien François Hartog, ce «quelque chose d’un peu monstrueux qui se donnerait à la fois comme le seul horizon possible et comme ce qui n’a de cesse de s’évanouir dans l’immédiateté» ?

il agit dans son coin

Mais certains de nos intellectuels ont désormais adopté le «pragmatisme» du président de la République. A les écouter, mener une politique de gauche en France, en 2013, ne serait tout simplement plus possible. Trop de pression, trop de crise, trop de tout. «Ça veut dire quoi, ancrer sa politique à gauche ? s’agace Françoise Héritier. S’il avait pris des décisions brutales, même si elles étaient justes, ça aurait mis la France à feu et à sang… Ce qui importe, dans les promesses de campagne, c’est la ligne générale. On sait bien que, dans le catalogue, certaines ne pourront pas être tenues».

En somme, les pauvres socialistes feraient comme ils peuvent pour gouverner un pays croulant sous la dette. «On a toujours caricaturé Hollande comme quelqu’un de très mou, d’indécis. Sur le mariage gay, la Syrie, il tient sa ligne, il donne l’apparence de la mollesse, mais, quand il a une idée, il s’y tient», affirme, quant à lui, Benjamin Stora, un proche du président. Mais il le fait dans son coin. Et si, comme veut encore le croire Vincent Cespedes, François Hollande est un homme de vision, on attend qu’il communique à ses concitoyens sa hauteur de vue et ses grands chantiers. Pourquoi donc garde-t-il le secret aussi jalousement ? Pourquoi, comme l’exhorte aujourd’hui Eric Fassin, ne fait-il pas preuve d’ambition en proposant une «politique alternative» ?


Gros plan – Google Actualités

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